Le Fifi (Festival international des films de lInternet) a connu sa première édition en 1999. Le site du festival propose un texte qui trace les contours dune forme de contenu sur le Web en filiation directe avec le cinéma, que le Fifi a choisi dappeler le digima.
Lorsque le Fifi est né, les films de l'Internet étaient considérés comme marginaux, la plupart des Ïuvres étaient à peine accessibles à partir des moteurs de recherche et, à deux ou trois exceptions près, oubliées des médias. Depuis, les choses ont changé. Plusieurs éléments y ont contribué, comme les déclarations successives de George Lucas sur le tout-numérique, la réussite du film The Blair Witch Project grâce au marketing sur le Web, le besoin de contenu original pour les sites-portails et les économies d'échelle des productions tout-Web.
On ne se doute pas à quel point le film danois Festen, de Thomas Vinterberg, aura marqué un changement dans le 7e art. Filmé en vidéo numérique pour des coûts dérisoires, ce film a imposé une esthétique spécifique, éloignée des critères de qualité de limage auxquels sont habitués les spectateurs. George Lucas projette quant à lui de tourner le deuxième épisode de Star Wars en numérique. (...) Le numérique a plusieurs avantages : il restitue l'image exacte voulue par les cinéastes, il permet une distribution à la demande ou adaptée aux marchés, il réduit les coûts de post-production des films (et notamment avec des copies-pellicules toujours plus nombreuses pour cause de multiplex). (...)
Selon Lucas, "le passage du film en celluloïd au tout-numérique est de la même nature que celui de la fresque à la peinture à l'huileÊ: il va libérer les cinéastes." Plusieurs réalisateurs de haut niveau se lancent dailleurs dans laventure, comme Lars Von Trier, Peter Greenaway et Wim Wenders. On peut imaginer que les films de l'Internet gagneront ainsi en qualité artistique et que ce média commencera à attirer des professionnels confirmés de laudiovisuel.
Quand un film devient un succès grâce au Web
On savait depuis les débuts du Web grand public que le cinéma et Internet avaient un public commun. Les cinéphiles avaient fenêtre sur cour : sites personnels, sites officiels, e-zines, ou encore bases de données. Certains sites contribuaient aux rumeurs qualitatives sur les films avant leur sortie ; d'autres étaient de véritables rampes de lancement marketing. Plutôt que d'ignorer ces sites ou de les combattre, les studios américains ont préféré s'adapter. Une chose est certaine : Hollywood n'a plus le monopole des images et le contrôle créatif lui échappe de plus en plus. The Blair Witch Project est sans doute l'exemple le plus marquant de ce que le Web peut apporter à un film amateur. Un film sorti de nulle part, réalisé par des inconnus, projeté au festival de Sundance et devenu un hit à 150 millions de dollars de recettes mondiales (pour un budget de 40 000 dollars). Tout cela en utilisant le Web comme outil de promotion dès les premiers stades de la production. Dès sa sortie en salles, les médias et les moguls du cinéma se sont perdus en conjectures et ont cherché un effet multiplicateur. On parle depuis de cybercinéma ou de microcinéma. (...)
Les premiers films de l'Internet populaires ont été des parodies d'Ïuvres cinématographiques, qui, souvent au mépris du droit d'auteur, ont fait une publicité excellente au produit d'origine. Au point que Trimark a lancé un concours pour la réalisation de parodies Web de... The Blair Witch Project. (...) Le Web offre la possibilité du "tout le monde est cinéaste". Le logiciel Flash vaut 300 dollars et une Web TV coûte 1 500 dollars. Il reste à inventer son économie, son langage, à s'initier à ses références. Cette démocratisation aura ses limites : tout le monde n'est pas créateur ou auteur, toute création n'est pas qualitativement exceptionnelle. Il faudra bien aussi assurer une visibilité. Et l'argent risque une fois de plus de faire la différence.
Différencier par loriginalité des contenus
Le contenu du Web change. Plus le nombre d'utilisateurs est important, plus les sites se ressemblent, paradoxalement. Blair Witch, mais aussi des sites comme AtomFilms ou The Bit Screen, ont montré le lien direct entre les auteurs et leur public. L'Audimat n'est plus un critèreÊ; en revanche, la satisfaction et la notoriété sont des éléments indispensables pour évaluer le talent. Le coût d'une Ïuvre et de sa diffusion n'est plus un obstacle. Ainsi, une série de nouveaux intermédiaires sest créée, une industrie émergente, une manière différente de promouvoir des fictions on-line. Dans ce combat implicite contre Hollywood, il y a une envie de liberté de création, loin des systèmes et cadres administratifs et financiers actuels. Du documentaire à la fantaisie, en passant par l'expérimental, les Films de l'Internet couvrent tous les genres. Mais en aucun cas les auteurs n'ont l'impression de faire un film. Ils cherchent d'abord à résoudre une équation impossible : la satisfaction de l'internaute ou, "pourquoi devrais-je cliquer là-dessus?" C'est cette expérience que ces pionniers vendent aujourd'hui. AtomFilms, par exemple, fait désormais des pubs en Flash pour MTV. La société a reçu dans sa première phase de capitalisation, plus de 4 millions de dollars, en attirant des investisseurs comme Warner Bros. (...)
Malgré la taille et la qualité de l'image, le digima va transformer le marketing des portails. Spielberg vient même d'annoncer, en collaboration avec le cinéaste Ron Howard, la création de Pop.com, portail destiné à héberger du divertissement numérique. Les accès haut débit contribueront au succès de ces fictions sur le Web. (...) Autre élément à prendre en compte : le pouvoir des artistes. Ce sont eux qui imposent le contenu aux portails, leurs idées et leurs créations. En période d'essai, les différents intervenants essuient les échecs et s'étonnent des réussites. Il existe une grande liberté de création, une capacité de financement assez importante et sans sanction véritable, et finalement peu d'évaluation qualitative. L'euphorie des débuts durera encore un temps. (...) Les Mickeys, Tarantino et autres Lucas de demain naîtront de l'Internet. Un festival comme le Fifi permettra de créer des références en terme de studios, auteurs, Ïuvres ou même innovations.
Léconomie au coeur du processus
Nul doute qu'avec une industrie émergente aussi bien préparée, une multiplication des supports et une simplification de l'accès à l'Internet, le secteur va être bouleversé à moyen terme. De nombreux problèmes ne sont pas résolus : piratage, droits d'auteur ou professionnalisation des métiers. De nouveaux vont apparaître avec notamment la chronologie des médias, le statut social des artistes, les systèmes de financement, la régulation et la censure. Il existe d'énormes décalages entre la réalité et les législateurs, peu de dialogues, et un manque de vision globale. (...)
Mais les économies de production sont indéniables. Un court métrage de 20 minutes coûte entre 150 000 et 300 000 francs. Un court en numérique de même durée est budgété à moins de 50 000 francs. Le premier trouve difficilement le chemin des salles et des écrans TV. Le second peut être immédiatement diffusé au monde entier. Un billet de cinéma pour une projection ponctuelle à heure imposée, à l'extérieur de chez soi coûte 50 francs. Une projection virtuelle disponible quand on veut, chez soi, durant cinq jours, coûtera entre 10 et 20 francs. Sans parler de tous les sites qui basent leur business model sur la publicité et le sponsoring, et rendent donc l'accès aux Ïuvres gratuit.
Si le calcul économique est simple, la motivation des créateurs/auteurs est plus complexe à analyser. Le cinéma est un langage artistique captif. A priori, le Web rendra ce mouvement d'images interactif. D'où l'idée de changer le nom même de l'art qui en découlera, mélangeant les arts plastiques, la 3D, les capacités en intelligence artificielle, ou encore l'animation, la photo, la musique, la vidéo, la BD, le roman, les retransmissions live. Le digima va offrir de nouveaux territoires artistiques, inventer de nouveaux métiers, et transformer l'utilisateur/passif en co-auteur/actif.
En fait, c'est bien d'un art de l'éphémère dont il s'agit. Comme les sites Web ne mémorisent rien (ni leurs anciens programmes, ni leurs anciens graphismes) et muent continuellement, comme tout va plus vite dans cette industrie des Nouvelles Technologies (NTIC), les futures webfix seront avant tout une histoire, des personnages et un choix technologique. Du merchandising au placement produit, d'un marché (le Mifi par exemple) à la diversification des supports, on peut recycler toutes les recettes qui ont fait la richesse du cinéma.
vincy / 2000 / Festival international des films de lInternet