Vous parlez aussi d'animateurs qui vous méprisen t: je n'ose croire que Drucker vous traiterait "comme de la m..." En France, la télévision est plus déférente qu'ailleurs...
Ceci étant dit, dois-je cependant vous rappeler que les acteurs, les sportifs, ne sont jamais que des citoyens qui ont la parole (les autres, comme disait Genet, il ne leur reste que l'écrit). Ils sont identifiés en terme d'image. Le politicien n'est pas différent. Dans une société "hypermédiatisée", où le visuel l'a emporté sur les autres sens, vous savez très bien, et l'utilisez plus ou moins à bon escient, que le label "Vu à la télé" est essentiel pour être écouté.
Et qu'importe le flacon (et, éventuellement, les cons) pourvu qu'on ait l'ivresse et les idées. Où avez-vous 20 minutes d'antenne de grande écoute comme chez Ardisson? Pas au JT. Ni même chez l'excellente Ockrent (France Europe Express) ou la très professionnelle Chabot. En France, le service public, et dans une moindre mesure le reste du P.A.F. fait encore la part belle à la politique. C'est une chance. Certes ce n'est pas parfait, mais votre role est de transmettre, échanger, écouter, parler, débattre, pas de vous enfermer avec une élite journalistique ou une caste de professionnels harangeuurs ou "sylvilinguiste". Et quelle honte à aller là où les spectateurs sont? Vous préférez laisser votre place à une attraction foraine éphémère (en vue de décérébrer un peu plus les gens) ou à un démagogue au verbe fort?
Mais reprenons vos diatribes. "Etre téléspectateur et citoyen est devenu incompatible" ; vous dénoncez "la disparition ou la relégation sur des cases horaires ou sur des chaînes confidentielles des émissions destinées à éclairer (les citoyens) sur leur choix". Cela conduirait "la plupart des élus ou responsables politiques de ce pays à participer à des émissions de divertissement", où "les vraies questions (...) ne sont jamais abordées". "Ne subsistent que des morceaux d'émissions politiques en fin de journal de 20 heures entre publicité et météo..."
Votre analyse repose donc sur trois erreurs.
- Première erreur : croire que tous les téléspectateurs sont concentrés sur quatre chaînes de télévision. Un quart de l'audience se fait aujourd'hui sur les "petites" chaînes. Des nouvelles venues comme BFMtv ou Itélé pour prendre les plus ciblées dans l'information parviennent à toucher 4 à 6 millions de téléspectateurs. Et soyons un peu fataliste : un Patrick Sebastien à 20H50 séduire toujours plus qu'un débat autour des énergies renouvelables, même si on demande à Daniela Lumbroso de l'animer.
- Seconde erreur : croire qu'un morceau de politique n'a pas d'efficacité, coincé entre la publicité et la météo. Dans une société où tout est de plus en plus fragmenté, assimilé rapidement, multiplié, cinq minutes de politique à l'heure en touchant directement un tiers de Français, c'est, excusez-moi la comparaison, toujours mieux que 30 secondes de spot Danone (vous savez combien c'est facturé?). Après tout, lorsque vous allez chez Apathie (RTL) ou à Question d'infos (sur France Info, service public tendance racolage), vous n'avez même pas 3 minutes... Vous adaptez bien votre discours pour interpeller notre oreille, dans ces cas là? Alors pourquoi pas à la télévision, vous qui savez si bien la dompter? Si vous voulez plus que des morceaux, il faut faire produire des reportages, des documentaires, des émissions qui utilisent de nouveaux formats de narration et qui permettent une dialectique par l'image. En Italie comme aux Etats-Unis, ces formats là, y compris pour le cinéma, sont davantage utilisés.
- Troisième erreur : croire que la télévision est l'alpha et l'omega de tous les bêtas et lambdas. Nous sommes en 2006. Certes la TV est un média de masse, davantage qu'un quotidien (hormis Le Monde, le Parisien et certains titres de la PQR peut-être). Mais aujourd'hui, les citoyens ne sont pas que des téléspectateurs. Ils sont aussi des auditeurs, des lecteurs, des internautes. 28 millions de foyers sont connectés au Web, devenus en moins de 10 ans la première source d'information pour les moins de 26 ans. Dans un secteur comme la musique, il n'y a plus de mensuel grand public, en revanche les sites web fleurissent avec succès. Dans le cinéma, les 5 sites les plus fréquentés font 6 fois l'audience des 5 mensuels spécialisés et connus. Dans le sport, la couverture online des derniersJeux Olympiques attirent davantage de "fans" que la retransmission des chaînes TV publiques. De la même manière, Libération, Le Monde, L'Humanité ont plus de visiteurs "web" que d'acheteurs "kiosques" par jour. Le citoyen et l'internaute sont parfaitement compatibles. C'est un lieu idéal de débats (forums, blogs, interactivité épistolaire), une source de documentation incomparable et accessible à peu près à tous, une confrontation permanente au monde, loin de la censure et des choix éditoriaux partisans (vous ne me contesterez pas l'idée que la télévision est fortement contrôlée par les intérêts de ses "actionnaires"). Segolène Royale a d'ailleurs créé un site web assez exemplaire, habile compromis entre l'écoute et le droit à la parole, sans que ce ne soit populiste. Vous voyez là où je serais plus inquiet à votre place c'est de constater l'absence d'un magazine politique sur le web français (la rentabilité ne serait pas évidente, mais l'intérêt est indéniable). Des SMS aux blogs, vous avez bien vu que tous les mouvements de citoyens (des adhésions au PS jusqu'aux manifestations contre le CPE) sont passés par ces nouveaux médias. Parce que justement la télévision, et ce malgré la pluralité instiguée par François Mitterrand, n'est plus exhaustive, et encore moins objective (si on peut l'être).
Dans un pays où Le Canard Enchaîné est une véritable respiration démocratique (ce qui révèle l'étouffement médiatique dans lequel nous vivons), où le web a pris une telle place en si peu de temps (et malgré les réticences des fameux groupes médiatiques dans les années 90), il me semble essentiel que vous ne vous trompiez pas de guerre. Vos combats sont louables et essentiels. Ne perdez pas votre temps contre le soi-disant "quatrième pouvoir" alors que celui-ci a mué en un Moloch moins dangereux qu'auparavant, plus proche du peuple, comme jamais.
Le Monde, à qui j'ai repris vos citations, conclue sur cette remarque : "Ce sont les éditeurs, confie-t-il, qui obligent les auteurs politiques à passer dans ces émissions. Et le pire, c'est que (...) ça fait vendre".
Ne me dîtes pas que vous avez la nostalgie des Pivot et autres Chancel? (Je vous conseille dans ce cas de lire le bon dossier réalisé par Epok cette semaine sur la place de la culture sur le petit écran). Si l'on prend le classement des 95 meilleures ventes d'essais et documents en 2005 (référence Livres Hebdo), en dehors des livres hommage à "Tonton" et des ouvrages autour de la constitution, seuls quatre politiciens ont réussi à vendre plus de 17 000 livres. Le politique se vend moins que le people, la spiritualité et les explications du code Da Vinci. Cela a toujours été. Notons quand même que Michel Rocard est le meilleur vendeur, tous camps politiques confondus, devant Lionel Jospin (deux fois moins de ventes), Francis Mer et Philippe de Villiers. Globalement nous remarquons surtout que les livres des politiciens (pourtant invités partout, de TF1 à Canal +) n'ont pas d'impact en dehors de la sphère "élitiste" et sur-informée.
Le désintérêt de la politique est peut-être, et avant tout, une inadaptation du politique aux codes de la communication contemporaine. Sarkozy comme Royal l'ont juste mieux compris que d'autres.
C'est sûrement regrettable. Mais ce n'est pas simplement dû à la télévision. C'est juste le reflet d'une société en mutation qui refuse/ rejette les discours didactiques et préfère les paroles pragmatiques.
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Si l'on veut faire revenir la République au coeur de nos aspirations, ce n'est pas en transformant les médias à la volonté d'un Etat ou de ses représentants , mais en acceptant de changer la manière de dialoguer entre le peuple et ses élus. La télévision n'est désormais qu'un vecteur, certes encore majeur, parmi d'autres... Ne le surestimez pas. Et emparez vous des autres aussi habilement que vous avez su le faire avec le "cathodique".
Vincy / avril 2006 / parti socialiste